Briller en société ou s'auto-briller
La gazette n°10 | 1er Juin 2005 | Lu 3036 fois | 0 Commentaire
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Miroir, mon beau miroir... Et non, je ne vais pas vous parler ce mois-ci de Blanche Neige mais d'un thème plus personnel et plus analytique : l'autoportrait. Entre le moi, le surmoi et l'égo qui se mêlent dans une telle représentation, Freud lui-même ne s'en serait jamais sorti. Mais essayons au moins d'y voir plus clair.
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L’autoportrait


Qui ne s’est jamais dessiné ou photographié ? Même si cette pratique est devenue courante de nos jours, elle s’inscrit dans la longue tradition de l’autoportrait qui remonte à l’Antiquité. Phidias aurait, en effet, sculpté son propre portrait dans le bouclier d’Athéna pour la statue du Parthénon. De tout temps, l’artiste s’est représenté lui-même. Soit de pied, soit en buste, l’autoportrait est le reflet d’un personnage, d’un artiste. Cet acte d’auto-célebration a pour rôle d’immortaliser l’artiste et de le donner à voir comme modèle.


La fonction d'un portrait est de rendre le caractère et la position sociale du modèle. Cela est donné par la gestuelle et l’expression du visage ainsi que par les attributs et le décor qui l’entourent. Dans mon jargon d’historienne de l’art, c’est ce qu’on appelle le decorum (pas mal aussi comme mot pour le scrabble. Pensez-y la prochaine fois que vous jouerez avec votre grand-mère). Il en va de même pour l’autoportrait, l’artiste se représentant souvent avec ses pinceaux ou ses outils et des œuvres qu’il a réalisés ultérieurement.
Quand un artiste peint son modèle, il ne se limite pas à une simple représentation mais il cherche à l’interpréter, à extraire du sujet les traits caractéristiques de sa personnalité ou de son statut pour les transcrire sur la toile. Mais que se passe-t-il quand le peintre doit se peindre lui-même ? Cette question reste irrésolue mais elle est la problématique principale de ce sujet. Auto-thérapie? Auto-célebration? Ou juste travail différent? L'acte de s'auto-portraiturer reste un mystère pour nous, pauvres amateurs.

Pour se peindre lui-même, l’artiste a souvent recours à un miroir réfléchissant son image inversée. Il en résulte un regard insistant qui permet bien souvent de reconnaître un autoportrait.
Dans l’œuvre de Parmigianino, le miroir convexe donne une valeur magique comme si, à travers lui, il montrait l’âme même. Un tel procédé se base sur la croyance selon laquelle regarder un reflet dans un miroir signifie regarder dans l’âme de celui qui se reflète (c'est beau hein?!). Cet autoportrait va donc au-delà de la simple transcription d’une effigie, il présente l’intériorité du peintre.


Parmigianino, Autoportrait au miroir convexe, 1523-24, huile sur toile, Kunsthistorisches Museum, Vienne.



Nicolas Poussin joue souvent sur des registres plus intellectuels dans la peinture. Ainsi, il agrémente ses œuvres de symboles, de personnifications ou de références mythologiques. La femme au diadème représente ici la Peinture. Les deux bras qui l’étreignent sont le symbole de l’amitié puisque Poussin dédie ce tableau à l’un de ses amis les plus chers. Les toiles retournées et le carnet de croquis qu’il tient dans ses mains témoignent de son activité professionnelle.


Nicolas Poussin, Autoportrait, 1650, huile sur toile, 98 X 74 cm, Musée du Louvre, Paris.



Le dessin de Roslin est amusant car il représente l’autoportrait de l’artiste en train de recopier l’autoportrait d’un autre artiste : Maurice Quentin de La Tour. Ce dernier, célèbre pastelliste du siècle des Lumières, s'est lui-même dessiné en 1737 dans un pastel appelé Autoportrait à l’index. Par cette œuvre insolite, Marie-Suzanne Roslin, en introduisant dans son portrait l’effigie du plus célèbre pastelliste de son siècle, tente de s’inscrire dans une tradition d’excellence dans le maniement de cette technique (le pastel, au cas où vous n'auriez pas tout suivi...).


Marie-Suzanne Roslin, Autoportrait avec le portrait de Maurice Quentin de La Tour à l’index, deuxième moitié du XVIIIe siècle, Pastel sur plusieurs feuilles de papier bleu marouflées sur toile, 92 X 111 cm, collection particulière.


Jusqu’au XIXe siècle, les portraits étaient très académiques. Plus ou moins améliorés, les artistes dépeignaient le modèle tel qu’il leur apparaissait. En revanche, au XIXe siècle, avec l’émergence de certains courants tournés vers des techniques ou des réflexions nouvelles, l’autoportrait va atteindre ses limites, la non-figuration étant la plus forte.

Dans son autoportrait, Gauguin se représente sur un fond de couleurs pures, rouge et jaune. L’auréole, la pomme et le serpent sont des symboles qui renvoient à l’image de l’ange déchu, Satan. Cet esprit démoniaque semble revivre dans l’imaginaire de ce peintre. L’autoportrait est alors irréel ; l'artiste n’utilise pas la technique du miroir mais préfère faire appel à son imaginaire.


Paul Gauguin, Autoportrait, 1889, huile sur toile, National Gallery of Art, Washington.



Dans l’univers des débuts de la photographie, l’autoportrait fournit la figure de l’inventeur par le procédé qu’il vient de découvrir. Ainsi, Bertillon témoigne en personne de la validité de son invention : la méthode signalétique. Il s’agit d’un dispositif de photographies face/profil associées aux mensurations de la personne ainsi qu’à la description des invariants morphologiques comme le nez ou les oreilles.


Alphonse Bertillon, Autoportrait signalétique à l’âge de 59 ans, 7 août 1912, épreuve gélatino-argentique, 14 X 14,5 cm, Archives de la préfecture de Police, Paris.



Avec les représentations plus ou moins figuratives (plutôt plus que moins à mon goût...), on peut se poser une question : si l’autoportrait n’est plus le portrait de personne, de quoi l’est-il ? L’artiste cesse alors d’être le modèle de ses autoportraits. L’autoportrait est alors ce que l’artiste a décidé être un autoportrait. Tout est une affaire de titre de l’œuvre. Mais laissons Picasso évoquer tout ceci bien mieux que moi : « L’art est le langage des signes. Quand je prononce ‘homme’, j’évoque l’homme ; ce mot est devenu le signe de l’homme. Il ne le représente pas comme pourrait le faire la photographie. Deux trous, c’est le signe du visage, suffisant pour l’évoquer sans le représenter… Mais n’est-il pas étrange qu’on puisse le faire par des moyens aussi simples ? Deux trous c’est bien abstrait si l’on songe à la complexité de l’homme… Ce qui est le plus abstrait est peut-être le comble de la réalité. » [Pablo Picasso, Propos sur l’art, Gallimard, Paris, 1998].


Alberto Giacometti, Tête (Autoportrait) , 1927, plâtre, 42,5 X 16 X 10,5 cm, collection privée.


Certains autoportraits se sont défaits de la nécessité de devoir être un nom et un visage. Dans l’œuvre de Oldenburg, la signature fait office d’autoportrait. L’artiste se place alors lui-même au rang de la postérité en inscrivant sa signature dans l’histoire.


Claes Oldenburg, Claes O. , 1960, collage et encre sur papier journal, 34,4 X 25,2 cm, collection privée, New York.



De nombreux artistes se sont représentés et ce depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Dernièrement, une exposition s’est tenue au Musée du Luxembourg sur l’autoportrait au XXe siècle. Elle a permis de montrer les différentes œuvres réalisées au cours d’un siècle. Un tel sujet mériterait pourtant plus d’approfondissement car il est une source précieuse d’informations sur l’artiste et/ou son art. Evoluant au fil des années et des changements, le thème de l’autoportrait est récurent en histoire de l’art et continue d’être enrichi par des œuvres actuelles.


Pour en savoir plus sur cette exposition :
http://www.senat.fr/evenement/moi/