Art et érotisme
Ecrire un article approfondi sur l’érotisme dans l’art est une chose infaisable. Ce sujet est tellement vaste qu’il pourrait faire l’objet d’une thèse. Je vous propose donc de faire un rapide aperçu de l’évolution de ce thème en occident au travers des siècles, en s’appuyant sur quelques œuvres caractéristiques.
Afin d’éviter toute confusion, il faut rapidement établir la différence entre l’art pornographique, destiné à susciter dans l’instant des excitations visuelles, et l’art érotique, touchant à un niveau plus subtil, intellectuel et tourné vers l’interprétation plus que vers l’exhibition brute. On se déplace alors dans une zone précieuse et réservée, où l’œuvre d’art met en mouvement des réseaux très personnels d’expériences, de souvenirs et de désirs.
L’érotisme est alors ici l’ensemble des manifestations dépendant de l’instinct sexuel ou liées à lui qui se révèlent aussi bien sur le plan psychologique et affectif que sur celui du comportement.
Dans les premières civilisations, l’image du monde était celle d’un univers sexualisé. L’exemple des symboles stylisés de vulve féminine au paléolithique le prouve. Mais ces derniers représentaient plus la fécondité que l’érotisme même.
Il en est de même dans la civilisation égyptienne, dont les premières divinités sont nées du sperme du dieu créateur ; les autres étant les résultats d’accouplements divers.

L’Union cosmique de Geb et Nout, détail d’un papyrus, British Museum, Londres.
A l’inverse, la culture gréco-romaine prône le mythe de l’amour, et par là introduit la notion d’érotisme. Les déesses sont plus charnelles et sensuelles alors que les dieux sont plus virils. Ces personnages sont alors pleins de vie et d'émotion tant la grâce et l'exaltation des sens les animent.

Aphrodite accroupie, entre 118 et 134, marbre, Villa d’Hadrien, Tivoli.
Le Moyen Age et son processus de stylisation assez fréquent enlève de l’effet aux représentations et donc empêche ce sentiment de volupté se dégageant des modèles. De plus, la chrétienté omniprésente prêche contre le péché de la chaire et affirme le caractère négatif du corps. Les représentations érotiques se font donc rares et véhiculent cette morale religieuse.

Herman Pol et Jean de Limbourg, Les tentations d’un jeune chrétien, miniature tirée des Très Riches Heures du Duc de Berry, 1408-1409, Metropolitan Museum of Art, New-York.
Le climat artistique et littéraire lié à l’érotisme connaît au XVe siècle un changement notable. Des nouvelles érotiques circulent, notamment certaines écrites par le Pape Pie II, ouvrant la voie à de nouvelles représentations païennes. On revient à des notions épicuriennes de plaisir, d’amour et d’harmonie avec la nature. Cela se retrouve alors logiquement dans les arts graphiques. Parallèlement, les artistes développent la technique de la perspective, donnant plus de vie et de réalité à leurs œuvres.

Sandro Botticelli, Vénus et Mars, 1483, huile sur toile, National Gallery, Londres.
Avec la Renaissance, L’image du putto, angelot symbole de l’amour, apparaît alors que celle des dieux antiques sont réinterprétées pour exalter la beauté des corps et le sensualisme nonchalant qui s’en dégage. Botticelli se voudra le représentant de l’idéal féminin de l’époque, laissant deviner des chaires pâles sous des drapés transparents. Dans Vénus et Mars, cette position d'abandon du héros dégage une lascivité sensuelle, exaltant l'érotisme ambiant.
Les artistes du XVe siècle réussissent à aborder tous les aspects du thème sans entrer dans l’obscénité. Au contraire, ceux du XVIe siècle sont à l’affût du détail et des descriptions minutieuses des attitudes et des positions, jusqu’à parfois toucher la véritable pornographie.

Marcantonio Raimondi, Neuf fragments des Modi, 1525, gravure, British Museum, Londres.
Un des thèmes récurrents dans le domaine de l’imaginaire érotique des artistes est celui de l’abandon. L’Esclave mourant de Michel-Ange interprète parfaitement cet abandon de sa propre personnalité face au désir grandissant de fusionner avec l’autre, provoquant alors plaisir et éveil des sens. Face à cette sculpture, on ne peut être indifférent. Cette représentation si réelle du corps offre au spectateur une vision charnelle et si érotique de ce jeune homme. L'artiste a su donner à la pierre les courbes sensuelles de son amant et l'attirance qu'il ressentait pour son modèle est ici évidente.

Michel-Ange, Esclave mourant, 1513-1516, marbre, Musée du Louvre, Paris.
Les racines de l’érotisme moderne sont à rechercher dans les manifestations culturelles du XVIIIe siècle. Ce n’est pas pour rien que naît en France dans ce siècle la figure du libertin, c’est-à-dire de l’individu plaçant la recherche du plaisir en tête de ses préoccupations. C’est également l’époque du célèbre Marquis de Sade et de ses théories de libération des passions.
La représentation du nu se suffit désormais à elle-même. Les artistes n’usent plus d’artifices mythologiques ou historiques pour les montrer, sans pour autant tomber dans le pornographique. Les grâces féminines avec leurs formes suaves et séduisantes sont alors exhibées ; les œuvres sont sorties des boudoirs pour entrer dans l’espace public de représentation. Fesses nues, baisers volés et thèmes légers sont désormais les muses des plus grands artistes.
C’est le cas de la Gimblette de Fragonard qui montre une jeune fille dévêtue, mollement allongée sur un lit et tenant entre ses jambes un petit chien qui se penche pour attraper un biscuit que sa maîtresse lui tend. Tout laisse supposer que l’animal est le compagnon de jeu érotique solitaire de la demoiselle. Le biscuit étant sûrement la récompense pour la collaboration du petit chien. Une telle peinture aurait certainement été condamnée auparavant mais ici elle est exposée sans honte. Les drapés ajoutent à l'effusion générale qui émane de la toile, mêlant merveilleusement innocence et débauche.

Jean Honoré Fragonard, La Gimblette, 1768, huile sur toile, collection privée, Paris.
Le retour au rationalisme de l’érotisme apparaît au XIXe siècle avec le désir d’étouffer ses propres sentiments, considérés comme des faiblesses. Le comportement officiel de l’individu appartenant à la moyenne et haute bourgeoisie devait être marqué par la sobriété et la modération sentimentale et sexuelle. Il ne s’agit pourtant que d’une sorte d’hypocrisie morale que les artistes retranscrivent avec joie dans leurs œuvres.
Ainsi, l’Olympia de Manet, passant pour pornographique, sera extrêmement critiquée au salon de 1865. Cette prostituée, par sa position langoureuse et son regard arrogant, a choqué le public qui condamnera cette toile. La servante amène à sa maîtresse un bouquet envoyé par l'un de ses clients. Seule une main défiante cache la totale nudité de cette femme, provoquant un grand désir chez le spectateur.

Edouard Manet, Olympia, 1863, huile sur toile, Musée d’Orsay, Paris.
On ne peut parler de l’érotisme au XIXe siècle sans évoquer l’Origine du monde de Courbet. Dans ce tableau l’artiste montre qu’au-delà d’un objet de désir et de plaisir, le sexe est effectivement « l’origine du monde », c’est-à-dire de l’homme et de tous les être animés. L’explication permet d’éviter le caractère obscène d’une telle commande et de comprendre la démarche de l’artiste.

Gustave Courbet, L’Origine du monde, 1866, huile sur toile, Musée d’Orsay, Paris.
Au XIXe siècle débute également le long processus de redéfinition du rôle des femmes qui débouchera dans les années 1960 sur la « révolution sexuelle », marquée par le port de la minijupe et l’accès à la pilule contraceptive. La pratique sexuelle des femmes, débarrassée de tout risque de grossesse non désirée, peut alors devenir identique à celle des hommes.
De plus, les récits érotiques et la pornographie ont connu, dans le courant du XXe siècle, un développement considérable, non pas tant par les obscénités énoncées que par leur diffusion et leur acceptation dans la morale courante.
La relation entre érotisme et art se développe alors sur des chemins neufs. Par exemple, à mi-chemin entre fétichisme et sadomasochisme, on trouve des œuvres telles que le Sans Titre d’Allan Jones, constitué d’une statue de femme en fibre de verre verte, bottée et gantée de cuir noir, figurée à quatre pattes et portant une table basse sur le dos. La femme est ici réduite au stade d'objet, qu'il soit sexuel par la combinaison ou utilitaire par la plaque de verre qu'elle soutient.

Allan Jones, Sans Titre, vers 1960, collection privée, Milan.
Le panorama du XXe siècle pour le seul thème de l’érotisme est très vaste et ne peut malheureusement pas être détaillé ici. Il faut tout de même noter que dans un siècle où on a retrouvé et presque réinventé l’abstraction, le thème du corps et de ses pulsions occupe le devant de la scène.
L’art à sujet érotique est alors un genre bien identifiable, avec des règles et des formes d’expression diverses. Au cours des temps, les œuvres d’art sur ce thème ont été cachées ou exhibées, détruites ou multipliées, dans une alternance de réactions liées au goût ou à la morale, au désir des artistes de provoquer, au jugement personnel du propriétaire, gardien ou spectateur. Malgré cela, l’érotisme est l’un des seuls sujets qui soit universellement représenté et ce depuis l’origine de l’art jusqu’à nos jours.
Ptite-Marie