Cachez ce sein que je ne saurais voir!
La gazette n°19 | 1er Mars 2006 | Lu 1334 fois | 3 Commentaires
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"... Je ne cherchais pas ce livre, je ne cherchais pas de livre d’ailleurs. C’est d’abord, évidemment, ce titre posé comme un aimant sur une si fine tranche qui m’a attiré, puis ce sein rond et fier, moulé de tissu, en couverture. ..."
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LE SEIN par Philip Roth...ou le combat entre un homme et sa féminité


Quand un homme et une femme se cherchent, s'apprennent, se confrontent, c'est déjà un folklore; quand un homme et une femme se cherchent, s'apprennent et se confrontent dans un même corps, c'est carrément loufoque! Pourtant cette quête pourrait être la votre, mais peut être préférez-vous l'ignorer..?


                                                      L'AUTEUR DANS L’HISTOIRE



PHILIP ROTH a d’abord écrit quelques ouvrages décrivant la rudesse du monde virile américain, comme un artisan des mots travaillant de sa force et ses mains, sans grande place pour une quelconque sensibilité. Mais l’inquiétude de voir à quel point les femmes ont un pouvoir sur les hommes et à quel point l'humanité de l'homme, finalement, se résume à la satisfaction de celles-ci s »est vite imposée à lui.

Sa curiosité le mène à développer une analyse autour de l’homme : sa virilité, sa féminité, son intelligence et sa sexualité, à écrire PORTNOY ET SON COMPLEXE, puis en 1972, à l'écriture d'un court et ravageur roman dans lequel il raconte l'histoire d'un prof de littérature métamorphosé en sein de femme: LE SEIN.


 Si Portnoy s'attache à son pénis comme à sa dernière, ou seule, preuve de virilité et entretien avec lui une histoire d'amour "onaniste", dans LE SEIN le héros accepte enfin, non sans difficulté, de puiser son plaisir au coeur de sa féminité suite à cette mutation imposée. 


                                                         L'HISTOIRE DANS LE SUJET



"Je suis un sein; Un phénomène qui m'a été décrit tour à tour comme un "afflux massif d'hormones", une "catastrophe endocrinopathique" et/ou une "explosion chromosomique de caractère hermaphrodite" s'est produit dans mon corps entre minuit et quatre heures du matin le 18 février 1971, et m'a transformé en une glande mammaire qui n'est reliée à aucun corps humain, une glande mammaire telle, aurait-on pu croire, qu'on n'en pouvait voir qu'en rêve ou sur une peinture de Dali." – Philip Roth / le Sein p.35 –

David Alan Kepesch, professeur trentenaire menant une vie normale, voit son appétit sexuel sur le déclin depuis quelques mois. Jusqu'à ce qu'une sensibilité érotique nouvelle l'amène, dans son extase, à des contorsions et des gémissements plutôt félins, plutôt féminins, pendant qu'à la naissance de son sexe d'homme s'installe une démangeaison, une rougeur, une bosse, un tétin.

Petit à petit sa réalité se transforme en la grotesque image de ce qui est à la fois sa pire crainte et son plus profond désir: en une masse de chair aveugle, immobile et d'une sensibilité tactile inouïe, dans laquelle sont enfermées, intactes, sa "force de caractère" et sa "volonté de vivre". Avec pour seul raccord au monde extérieur le tétin, David est frustré puisque, comme tout sein de femme, son nouveau "corps" ne lui offre qu'une esquisse d'excitation, laissant présager d'une jouissance qu'il ne peut matériellement plus atteindre par le coït.
Lorsqu’il accepte l’idée de vivre cette expérience comme une réalité plutôt qu’un rêve, David préfère se croire pris de folie qu’assumer cette nouvelle enveloppe et cette féminité, sa féminité, sans gène et imposante. Un grand contraste est alors souligné entre sa sensualité féminine, sa sexualité masculine et son intelligence virile, l’un poussant les autres à s’affirmer de manière excessive.

Au delà de la dimension sensuelle et sexuelle, se hisse donc un combat héroïque et absurde que mène le "moi" du héros pour conserver son identité primaire coûte que coûte, même si le paysage et son apparence, son identité physique, changent. C'est en cela que ce roman est comparé à LA METAMORPHOSE de KAFKA ou encore LE NEZ de GOGOL. 

                                                         LE SUJET DANS LE SUJET
 





   «L’œuvre de tout artiste est dans une large mesure issue du côté féminin de sa personnalité. » - Joan Riviere / psychiatre anglaise -

Quelque féminisme mis à part, on peut voir toute création comme une grossesse, avec tout ce qu’elle comporte d’exaltation, d’incertitude, de rêverie, d’appétit, d’instinct possessif, puis, à terme, de vide.

Ainsi pour que Philip Roth puisse écrire l’histoire de ce sein, il a dû accepter sa propre bipolarité (voire bisexualité) comme une force autant qu’une déviation, pour en faire son outil d’écrivain, d’artiste.


                                                     LE LECTEUR DANS L’HISTOIRE



Je ne cherchais pas ce livre, je ne cherchais pas de livre d’ailleurs.

C’est d’abord, évidemment, ce titre posé comme un aimant sur une si fine tranche qui m’a attiré, puis ce sein rond, moulé de tissu en couverture. Mes papilles sensuelles étaient déjà au « garde à vous » lorsque j’ai retourné le bouquin sur une quatrième de couverture inattendue et prometteuse, résumé qui laisse entrevoir un roman plus riche et profond que je ne l’avais cru. J’ai alors su que tous mes sens allaient être en émoi à la lecture de ce petit bijou, si seulement l’artiste avait bien voulu en tailler la pierre avec délicatesse, conviction et précision.

Chose faite à mon goût ! ROTH fait glisser sa plume sur toutes les strates de son histoire, la description burlesque lui allant aussi bien que la réflexion haut perchée sur l’homme face à son identité.

Toutefois, si l’on peut capter le premier degré de la métamorphose grotesque assez jeune, ce roman prend toutes ses dimensions entre les mains d’un lecteur adulte, disons plus averti, s’étant déjà confronté à la rudesse d’être définis, sexués et sexuels.




JC