Hé oui, vous l’avez tous remarqué, cette année est placée sous le signe d’UN peintre, et pas n’importe lequel, Paul Cézanne. 2006 marque en effet le centenaire de la mort de l’artiste. Pour lui rendre hommage, sa ville natale organise une grande exposition inédite : Cézanne en Provence. Le musée Granet d’Aix-en-Provence se met au niveau des plus grands musées parisiens et présente sur douze salles les chef-d’œuvres du peintre. Il s’agit de l’Evènement (avec un grand E, s’il vous plait) de cet été dans le milieu artistique français. Pour cela, le musée s’est refait une beauté durant ces 5 dernières années, la ville s’est dotée de ses plus beaux atours, tout le monde est sur les starting-blocks. Bref, on attend plus que les 300 000 visiteurs prévus. Mais au fond, à part la fameuse Montagne Sainte Victoire, qui sait vraiment ce qu’a peint Cézanne et pourquoi on l’appelle « le père de la peinture moderne » ? Je vous propose, en nous penchant sur quelques toiles du maître, de mettre à jour vos connaissances sur cet artiste afin de briller dans vos soirées mondaines estivales.
 Paul Cézanne à Aix-en-Provence le 13 avril 1906, Photo de Gertrud Osthaus. © Bidarchiv Foto Marburg
Avant de parler de l’artiste même, il faut savoir que Cézanne (1839-1906) a eu la chance de tomber à un moment charnière de la peinture. Deux nouveautés ont en effet révolutionné ce genre et l’ont changé à jamais : - Les tubes de peinture : Jusqu’au début du XIXe siècle, les artistes devaient préparer leur peinture en mélangeant des pigments (différents matériaux broyés, tels que des plantes ou des minéraux) à un médium. Vers 1840, les tubes de peinture font leur apparition, permettant aux artistes de quitter leur atelier et d’aller peindre directement sur le motif. Cézanne sera l’un des premiers à prendre son chevalet et ses tubes, et à passer des heures à travailler dans la nature. - La photographie : avec l’apparition de la photo, le rôle des peintres va changer. On ne va plus leur demander de représenter la société, d’être le témoin d’une époque. Ils vont alors être libres de choisir leurs thèmes. Cézanne passe donc son enfance à Aix-en-Provence. Il rencontre rapidement Emile Zola qui devient son grand ami. Ensemble, ils découvrent une Provence bien à eux, une Provence de couleurs, de souvenirs, de moments de plaisir à parcourir la campagne. Il acquiert une formation solide, appréciant les langues anciennes et s’amusant à composer des alexandrins en latin. Pourtant, tout jeune il développe son goût pour l’art et surtout pour la peinture. Il intègre l’école de dessin d’Aix mais la relation stricte que son père entretient avec lui le force à étudier le droit, avant d’avoir l’autorisation de se consacrer à sa passion.
 Portrait du père lisant l’Evènement, 1866, huile sur toile, 298,5 x 119,3 cm, National Gallery of Art, Washington.
Louis-Auguste Cézanne pose ici sur un fauteuil, tel un empereur. Il est présenté en pleine pâte, d’une manière très réaliste, presque expressionniste. Il lit le journal dans lequel Zola a publié un article sur les impressionnistes dont Cézanne faisait alors partie. Le père est au centre du tableau alors que tout le reste est décalé : on comprend déjà le goût de l’artiste pour les compositions étonnantes. Ce sont les pans colorés qui structurent la toile. Seule une petite nature morte Sucrier, poires et tasse bleue, précédemment peinte par Cézanne, est bien cadrée. Par cette mise en abîme, l’artiste veut laisser penser qu’il domine le symbole du père.
 Sucrier, poires et tasse bleue, 1865-1866, huile sur toile, 30 x 41 cm, Musée d’Orsay, Paris.
A partir de 1861 il passe quelques années à Paris où il rencontre les Impressionnistes et surtout Pissaro avec qui il se lie d’amitié. Sa manière de peindre s’imprègne alors de l’enseignement de ce dernier : ce sont les touches de couleurs qui forment le motif et non le modelé de l’ombre et de la lumière.
 La maison du pendu à Auvers, 1873, huile sur toile, 55 x 66 cm, Musée d’Orsay, Paris.
Il construit sa composition par des grandes verticales, horizontales et obliques. Cet équilibre lui permet de créer un rythme dans sa peinture. L’Estaque, à Marseille, devient alors une sorte de laboratoire de recherche privilégié. Il continue son expérience impressionniste mais la dépasse rapidement. En effet, chez lui la touche est structurante, elle construit le tableau. Il passe de la recherche de la lumière à celle de la réalité, de la matérialité.
 Le golfe de Marseille vu de L’Estaque, vers 1876-1879, huile sur toile, 58 x 72 cm, Musée d’Orsay, Paris.
Ses touches sont encore épaisses mais ses couleurs sont plus vives et les lignes sont structurantes. Cézanne représente la mer comme personne ne l’a fait auparavant : il utilise des touches équilibrées par grandes zones. Mais ce ne sont ni des zones d’aplat ni des petites touches. Il donne alors une présence minérale à cette mer qui devient le motif du tableau. Cézanne passe les deux tiers de sa vie en Provence, une Provence faite de rochers, de pins, de vent, de terre rouge ou de soleil. « Quand on est né là-bas, c’est foutu, rien ne vous dit plus » écrit-il à l’un de ses amis. Il entend être alors le « primitif d’un art nouveau » : enraciné dans sa région dont il retient les motifs sur ses toiles, il cherche à « faire du Poussin sur nature », c’est-à-dire à trouver dans la nature des traces d’éternité. C’est pourquoi ses paysages sont toujours désertiques ; l’homme est présent par l’architecture ou les champs mais on ne le voit jamais. Même lorsqu’il peint le petit village de Gardanne, il utilise les maisons comme motifs pour bâtir sa composition mais ôte tout le côté humain du lieu.
 Gardanne, vers 1886, huile sur toile, 92,1 x 74,6 cm, Brooklyn Museum Ella C. Woodward Memorial Fund and the Alfred T. White Memorial Fund.
Il y a une vision cosmogonique de la peinture de Cézanne : il voudrait restituer une vision universelle dans ses toiles. Il y arrive par des rappels de couleurs un peu partout dans la composition. Ainsi, il montre que tout est dans tout et que tout participe de tout.
 La montagne Ste Victoire au-dessus de la route du Tholonet, vers 1904, huile sur toile, 73,3 x 92,1 cm, The Cleveland Museum of Art, Cleveland.
Le vert du ciel à droite est antinaturaliste car il ne devrait pas se trouver dans un ciel. Il est là pour équilibrer plastiquement le tableau et montrer cette vision cosmogonique. Le peintre recerne la montagne d’un trait noir sinon elle disparaîtrait dans le ciel. En effet, le traitement du ciel et de la montagne est identique. Cézanne est vraiment là aux portes de l’abstraction. La date de l’apparition du terme d’abstraction se situe aux alentours des années 1910/1913 : on n’est donc pas si loin de Cézanne. La matière utilisée par l’artiste est plus transparente que dans ses œuvres précédentes. Le traitement du pinceau n’est plus systématique. Il travaille désormais par superposition de glacis. Cette transparence donne l’impression que la lumière semble venir de l’intérieur de la matière.
 Le jardin des Lauves, vers 1906, huile sur toile, 65,4 x 81,3 cm, The Phillips Collection, Washington.
Dans cette toile, les effets de transparence sont poussés à l’extrême par le peu de matière utilisée. Il y a même des zones parfois non peintes, mais ce n’est pas une volonté de l’artiste. Dans son désir de perfection, le peintre prenait beaucoup de temps avant de donner un coup de pinceau afin de trouver la couleur parfaite. Soucieux de présenter le meilleur de son art, il n’aurait jamais accepté qu’on montre ces tableaux. Pourtant, le non-fini chez Cézanne est essentiel. Son œuvre, même si elle est inachevée, est une œuvre aboutie à différents moments d’élaboration. Il est capable dans son processus de création d’avoir cette dimension où le blanc joue une grande part. Il a eu la chance d’être à un moment de l’art où on peut dire plus par l’absence que par la présence. Cézanne est alors tour à tour impressionniste, cubiste, précurseur de l’expressionnisme, de l’abstraction… L’originalité de ses cadrages, de ses touches, de sa matière picturale et de son point de vue font vraiment de lui « le père de la peinture moderne ». Son extraordinaire intelligence picturale utilise le paysage provençal pour créer certaines des plus remarquables et originales images de l’art de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Toutes les générations suivantes vont utiliser ses acquis et vont ainsi pouvoir avancer dans leurs propres recherches. Tout comme Cézanne disait « faire du Poussin sur nature », Braque et les autres Cubistes feront « du Cézanne sur nature ».
Ptite-Marie
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