Briller en société : L'art et la mort.
La gazette n°15 | 1er Novembre 2005 | Lu 4786 fois
Aaah, la mort, qui ne l’a jamais approchée… Ce thème triste, souvent tabou, se retrouve pourtant très fréquemment dans notre société. L’art est l’un de ces medium à travers lequel elle traverse les siècles.

Depuis toujours, les artistes tentent de représenter ce qui les entoure. Ainsi, paysages, actes historiques, personnages ou encore sentiments sont retranscrits sur une œuvre. La mort, sujet tabou dans les discussions, se retrouve pourtant fréquemment décrite par ces artistes. Peut-être est-ce une manière de désacraliser ce moment triste, de l’exorciser pour certains, de se faire le témoin d’une période sinistre ou d’immortaliser une personne pour d’autres.


Parmi ces multiples reproductions de la mort dans l’art, il y a différentes manières de l’aborder. La représentation des batailles ou des évènements historiques est l’une d’entre elles. Cette dernière permet souvent à l’artiste de montrer diverses étapes du trépas : le moment de la blessure, comme dans La Bataille de San Romano de Paolo Uccello ; celui de l’agonie que l’on retrouve par exemple dans Guernica de Picasso ou encore celui de la mort et parfois même de la décomposition des corps ainsi que le montre Géricault dans Le Radeau de la Méduse. Pour réaliser cette toile, le peintre a utilisé illégalement de vrais cadavres afin d’être le plus réaliste possible… et cela se ressent. Une horreur particulière s’empare du spectateur lorsqu’il s’attarde un moment sur les détails de cette œuvre.   



 Paolo Uccello, La Bataille de San Romano, fin des années 1440, huile sur bois, 182 X 322 cm, Galerie des Offices, Florence.  



Pablo Picasso, Guernica, 1937, huile sur toile, 349,3 X 776,6 cm, Centre d’Art Reina Sofia, Madrid.



Théodore Géricault, Le Radeau de la Méduse, 1818, huile sur toile, 491 X 716 cm, Musée du Louvre, Paris.


Les scènes mythologiques ou religieuses sont également le sujet fréquent de telles représentations. Une descente de croix ou des personnages de la mythologie romaine ou grecque sont souvent prétexte à donner une morale à travers le décès : un acte réprimandé, la rapidité de la vie et le fameux Carpe Diem, l’exemple de personnages vertueux morts pour la bonne cause…


Ainsi, Ugolin de Carpeaux est issu de la Divine Comédie de Dante. Ayant trahi sa patrie, l’homme fut enfermé dans un trou avec ses fils et neveux et mourut de faim après les avoir dévorés. Cette œuvre morbide véhicule le message de la punition après avoir failli à son devoir. Carpeaux a accentué le décharnement des corps et transcrit bien ce sentiment de culpabilité qui ronge le père de famille. L’artiste le montre en train de se mordre les doigts, synonyme d’un moment de vie atroce qu’endure Ugolin, voyant ce qu’il a fait à ses enfants.  



Jean-Baptiste Carpeaux, Ugolin, 1860, bronze, 194 X 148 X 119 cm, Musée d’Orsay, Paris.


A partir de la Renaissance, une troisième manière de représenter la mort dans l’art se retrouve dans le portrait. Afin d’immortaliser un être aimé ou estimé, des proches commandent le portrait de leurs amis décédés. La personne est alors généralement montrée dans un cadre à l’intérieur même de la toile. Cela s’appelle un portrait dans le portrait.  



Pierre Drevet d’après Hyacinthe Rigaud, Portrait de Marie Serre, 1702, gravure sur cuivre, 44,4 X 34,6, Musée de Beaux-Arts, Caen.


On retrouve également ce procédé dans les portraits de famille. Il n’est pas rare de voir le portrait d’un enfant ou d’un père présenté par un des autre membres. Cela signifie qu’il n’est plus vivant à l’époque de la réalisation de l’œuvre mais que la famille a tenu à inclure l’absent. Cette représentation des membres déjà disparus montre toute l’importance qu’ils avaient pour leurs proches et toute l’émotion de la famille à les inclure dans leur portrait collectif. Cet acte a une forte signification dans l’histoire de la famille occidentale car il était rare à l’époque (XVe – XVIIIe sicèles) que le sentiment d’amour existe et se perçoive dans ce genre de peinture : c’est l’émergence de la notion de famille telle qu’on l’emploie de nos jours.  



Nicolas de Largillierre, Portrait de la marquise de Noailles et de ses filles, Vers 1705-1710, huile sur toile, 81 X 64 cm, collection particulière.


Les morts sont parfois montrés vivants, en portrait et seuls. Des allégories sont alors présentes pour préciser le statut de la personne.  



Johann Weidner, Portrait de Carl Gustaf Göransson Ulfsparre, vers 1706, huile sur toile, 95 X 709, Nationalmuseum, Stockholm.


Dans le portrait de Carl Gustaf Göransson Ulfsparre, réalisé après son décès, on constate que l’enfant est peint sous la forme d’un ange. De cette manière, les spectateurs contemporains du jeune homme ainsi que la famille, comprennent que le sujet de la toile n’est plus en vie au moment de sa réalisation. Parfois, on peut également remarquer un crâne ou des fleurs séchées à côté d’un personnage défunt.


On retrouve aussi des représentations directes de la mort. Ainsi, avec Marat assassiné, David transmet l’émotion de la mort de son ami, tué le lendemain de l'une de ses visites. La lumière crue, les détails rappelant le meurtre ainsi que la composition très géométrique permettent de rendre cette atmosphère macabre.



Jacques-Louis David, Marat assassiné, 1793, huile sur toile, 128 X 162 cm, Musée du Louvre, Paris.


 Des enterrements ont aussi été peints, comme celui de Courbet à Ornans.  



Gustave Courbet, L’enterrement à Ornans, 1849-1850, huile sur toile, 668 X 315 cm, Musée d'Orsay, Paris.


Parfois, afin de garder la dernière expression du défunt, des masques sont moulés directement sur son visage. De cette manière, il reste intact dans la mémoire collective. Cela crée une drôle d’impression car le visage, seul élément moulé, semble flotter dans une certaine intemporalité.  



Masque mortuaire de la Reine Kristina, 1689, Nationalmuseum, Stockholm.


Ainsi, par divers moyens et divers sujet, les artistes ont toujours été attirés par la représentation de la mort. Qu’elle soit visible dans des scènes historiques, mythologiques, dans des portraits ou franche, l’image du décès est véhiculée depuis plusieurs siècles par le biais de l’art. Cela permet peut-être au spectateur de s’habituer à cette vision sinistre, la rendant moins terrifiante lorsqu’elle arrive réellement. La mort dans l’art est l’un des thèmes internationaux et qui a traversé les siècles depuis l’origine de l’art avec ces mammouths tués dans les scènes de chasse préhistoriques jusqu’à nos jours, avec des œuvres souvent torturées et pas toujours figuratives.


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