Après la Libération, Sartre a écrit : "Me comprendra-t-on si je dis que l'Occupation était à la fois intolérable et que nous nous en accomodions très bien ?" La vie, bien que devenue difficile, devait donc suivre son cours. Mais ce "nous", employé par Sartre, qui recouvre-t-il réellement ? Concerne-t-il tous les Français ? Le monsieur tout-le-monde qui représente la majorité de la population et quelques minorités existantes ou simplement le cercle des élites restées à Paris ? Car c'est bien le Français "moyen" qui est directement touché par les difficultés de la vie quotidienne des années noires, c'est à dire de 1940 à 1944. La vie de tous les jours c'est savoir quoi manger, comment s'habiller, aller travailler, se distraire mais aussi penser... s'engager politiquement ou pas... Autant de gestes qui nous paraissent banals mais qui sont devenus de vrais problèmes, voire de véritables défis à une époque où certains sortent de chez eux au péril de leur vie. Dans ce climat de crainte, de méfiance mais aussi d'entraide et de solidarité, les Français doivent faire preuve de courage, de patience et d'astuce. Selon la zone habitée (libre ou occupée), la vie des Français est-elle la même ? Quels sont les problèmes directs auxquels les Français doivent faire face ? Quel est enfin le sort des minorités telles que les résistants ou les Juifs ? Autant de questions auxquelles il va falloir trouver de vraies réponses en laissant les vieux mythes de côté...
C'est presque une évidence : selon qu'on habite en zone libre ou en zone occupée, la vie n'est pas la même. Par les clauses de l'armistice signé le 25 juin 1940, la France est séparée en différentes zones. La zone nord est occupée par l'armée allemande. Cette occupation a provoqué un exode massif des populations, vers le sud principalement, et cette région s'est plus ou moins vidée mais il y reste toujours de nombreux Français. A Paris, pour celui qui a de l'argent; la vie est assez agréable comme en témoigne la fréquentation en hausse des cabarets, théâtres, cinémas et bibliothèques ainsi que le mouvement "zazou" (et non, Brigitte Fontaine n'a rien inventé !) qui s'affiche avec ostentation par la mode vestimentaire, le comportement excentrique adopté et la musique écoutée : le swing ! Mais la capitale est aussi marquée par les pénuries de toutes sortes comme les denrées alimentaires ou l'essence... Ce qui caractérise surtout la vie de cette zone occupée ce sont les bombardements des avions anglais, plus particulièrement dans les villes portuaires. (Le Havre a été entièrement détruit pour être ensuite entièrement reconstruit par l'architecte Perret et ainsi rentrer, sous la décision de l'Unesco, au Patrimoine mondial de l'humanité en juillet 2005 ... petite parenthèse d'actualité comme on les aime...) Concernant ces bombardements, attention aux clichés ! Certains historiens comme Amouroux (illustre inconnu pour les non initiés, c'est normal de ne pas le connaître rassurez-vous !) ont une vision assez "romanesque" de l'Histoire et n'ont pas hésité à affirmer que ces bombardements anglais étaient accueillis avec une joie manifeste dans les premiers temps (jusque là tout va bien) et que certains Français se comportaient en badauds, profitant du spectacle, sans sembler avoir conscience du danger... Mouais... Ben non hein ? Les bombardements sont très meurtriers et les Français l'ont compris tout de suite : direction la cave dès la sirène entendue ! La présence des pompiers et des ambulanciers a bien sûr été essentielle pour sauver les populations du feu, des décombres, etc. Ces bombardements désorganisent complétement la vie quotidienne : l'eau, le gaz et l'électricité sont coupés, les maisons sont détruites : il faut trouver un refuge et compter sur la solidarité des autres, de nombreux morts sont à enterrer : il faut trouver la place et le faire vite pour empêcher les maladies, les villes sont vidées... Et puis de manière peut-être un peu plus abstraite, il y a aussi le problème du traumatisme de la sirène qui marque à vie les mémoires populaires.
La vie en zone libre, bien que différente, a tout de même quelques similitudes avec la vie en zone occupée. A Vichy tout d'abord, la vie est contrastée. Agréable en été, la ville est en hiver d'une grande austérité : les bâtiments et les hôtels sont inadaptés pour les bureaux de la nouvelle administration et pour le logement du nouveau gouvernement et difficiles à chauffer. De plus, les distractions sont rares à part quelques cinémas, les galas au profit des prisonniers de guerre et les interminables séances de bridge (genre je vous plante le décor). De manière plus générale, la vie quotidienne des Français de la zone libre est tout aussi difficile qu'en zone occupée. Ceux qui ont rejoint le sud au cours de l'exode de 1940 n'ont qu'une idée en tête : revenir. La ligne de démarcation est vécue comme un drame : les familles séparées n'ont pour communiquer que les cartes postales de 13 lignes, plus qu'impersonnelles avec leurs mentions à rayer ("tout va bien", "quelqu'un est malade", "quelqu'un est mort"...) Quant à la question de revenir, le trajet est un véritable périple et il dure de nombreuses heures en train sur le bon-vouloir des autorités allemandes. Les passagers ne comptent plus les allers et retours entre différentes stations, les arrêts à durée indéterminée et parfois les demi-journées pour faire tout juste une quarantaine de kilomètres. Il faut également un laisser-passer à son nom ou faire le choix de franchir la ligne clandestinement, à ses risques et périls.
Il faut également s'intéresser au cas des habitants de l'Alsace-Lorraine et à celui des prisonniers qui n'ont pas vécu ces années noires de la même manière que les autres Français. L'Alsace-Lorraine devient une sorte de province allemande : la Moselle, le haut et le bas Rhin sont annexés. La vie de tous ces gens est bouleversée, outre les difficultés qu'ils partagent avec le reste des Français, ils sont confrontés à la germanisation de leur région : les banques, les sociétés d'assurance, l'enseignement donné en allemand... jusqu'aux prénoms des enfants et aux noms de rue. Avec bien sûr l'interdiction de parler français. L'Allemagne y instaure par ailleurs une sorte de STO (Service de Travail Obligatoire) précoce : le Reichsarbeitsdienst (moi non plus je n'arrive pas à le prononcer hein ?) Les SS se heurtent à une résistance passive suite à ce "STO avant l'heure" mais les familles de déserteurs subissent les représailles, comme la déportation entre autre... 130 000 hommes d'Alsace-Lorraine ont été mobilisés malgré eux. Ceci nous amène au cas des prisonniers français. Ces hommes vivent une longue solitude dans les camps improvisés (frontstalags) ou organisés (stalags). 1 850 000 sont captifs et 1 500 000 travaillent. Outre Rhin on compte 69 stalags et 28 oflags (pour les officiers). 37 000 hommes sont morts en Allemagne. Après les chiffres, les faits. Leur quotidien est rythmé par le froid, la faim, la vermine, les poux, les punaises et le typhus. Bref, rien de très réjouissant... Il y a évidemment une forte volonté d'évasion : 71 000 ont réussi de 1941 à 1944. Il y a, il faut le noter, une tentative d'endoctrinement allemand avec de nombreuses promesses d'avantages spéciaux, mais cette tentative a eu peu de succès; seulement 22 000 prisonniers sont devenus des "transformés".
Occupons-nous maintenant de la vie de monsieur tout-le-monde, disons monsieur Untel, petit fonctionnaire, dont l'épouse est mère au foyer et qui a deux enfants à sa charge. (Quoi ? elle vous plaît pas ma caricature ?) Sa vie pendant l'Occupation est parsemée d'embûches en tout genre à cause des restrictions dues aux carences du marché. D'abord il y a les pénuries en tout genre : chaussures, vis, clous, vitres, savon, matières grasses, café, charbon... et j'en passe ! Un rationnement est donc mis en place avec un système plus que compliqué de cartes et de tickets. S'ensuivent alors les longues files d'attente dans le froid (oui bon l'automne et l'hiver seulement d'accord, mais c'était pour vous planter le décor), la chasse aux infos pour se tenir au courant des "déblocages" (le journal y joue un rôle très important)... Attendre devient même un métier pour certains qui vendent de leur temps pour faire la queue à la place de leurs "employeurs". Il ne faut pas craindre non plus les bousculades, les perquisitions et l'humiliation. De nombreuses mesures sont prises comme l'instauration de jours sans viande. Les rations par personne sont prévues selon un système compliqué de classement des Français en huit catégories. Un parisien moyen devient donc un "A". Ca ne vous dit absolument rien ? Attention les yeux : exemple de la mort qui tue ! Ce charmant monsieur a très exactement droit en 1940 à 13.5 k de pain (contre 8.525 k en 1942), 15 kg de pommes de terre (2 kg en 1942), 3.5 kg de viande (620 g en 1942) et 12 L de vin (4.5 L en 1942). Un secours national est également mis en place pour les plus démunis. Le rutabaga devient le symbole de la restriction.
Les Français doivent alors faire preuve de débrouillardise, d'astuce et d'originalité. La création du journal "Tout le système D" est la preuve même de l'importance primordiale de la récupération et de l'ersatz. Je ne peux pas résister au plaisir de vous donner "moults" exemples, tous plus folkloiques et pittoresques les aun que les autres. Les gousses d'ail remplaçent la colle, il existe de nombreuses recettes de savon sans savon, de mayonnaise sans oeuf, de café sans café ou de sucre sans sucre, toutes faisant appel au savoir-faire et à l'imagination de madame Unetelle (la femme de monsieur Untel si vous avez tout suivi). Les feuilles de thé servent plusieurs fois, les gâteux sont à base de pommes de terre, de carottes, voire de citrouilles. On fait de la soupe d'ortie, les racines de pissenlit remplacent la chicoré... tout ça tout ça !
Bon on me dit dans l'oreillette que mon article se fait un chouillas trop long, alors pour ne pas te lasser lecteur je te dis : "rendez-vous au prochain épisode avec la suite de la vie de monsieur tout-le-monde et la vie des minorités : la peur au quotidien !" Tout un programme ami lecteur alors : à bientôt !
